Harcèlement de rue : article avec interview de plusieurs féministes dont la présidente d’Osez le féminisme Suisse

Notre présidente a été interviewée avec plusieurs féministes pour un article autour du thème du harcèlement de rue et du harcèlement dans les transports. L’article est transmis en intégralité ci‑dessous :

« Lorsque la drague se fait trop lourde

Crocodiles 1

(illustration : Thomas Mathieu)

Fréquemment pointé du doigt ces dernières années en France et en Belgique, le harcèlement de rue n’épargne pas notre pays. Alors que féministes et sociologues décryptent le phénomène, des femmes témoignent de leurs expériences.

Tentatives de séduction en milieu urbain. Tel est le sous-titre, 100% ironique, du blog participatif Paye Ta Shnek (ndlr: nous vous laissons le soin de chercher vous-même la définition, un rien vulgaire, de cette expression…) qui recense commentaires, invectives et injures dont sont abreuvées chaque jour des femmes sur les pavés français. Parfois violentes, souvent obscènes et volontiers dégradantes, ces petites phrases ne sont que l’une des nombreuses manifestations du harcèlement de rue.

Du sifflement appréciatif à la remarque déplacée, de la main collée aux fesses dans un bus bondé au regard appuyé sur un décolleté, de l’insistance pour obtenir un numéro de portable à la filature dans une ruelle sombre et isolée, les témoignages sont variés. «Lors des rencontres organisées dans le cadre de notre association, nous nous rendons compte que la majorité des femmes ont vécu une fois ou l’autre ce genre de situations, relève Anouchka Kuhni, présidente d’Osez le féminisme Suisse. Le phénomène est loin d’être isolé.»

Anouchka KuhniAnouchka Kuhni, présidente d’Osez le féminisme Suisse

Difficile pourtant de le quantifier, les cas faisant rarement l’objet de plaintes ou de procédures pénales. Aucune enquête officielle n’a par ailleurs été menée récemment dans notre pays. En revanche, les sondages effectués en Angleterre, en Inde ou même à l’international, affichent des résultats significatifs: 43% des Londoniennes, 95% des habitantes de New Delhi et, plus généralement, 84% des femmes à travers le monde souffriraient de harcèlement de rue. Les récits recueillis dans le cadre de cet article (lire ci-contre) montrent que la Suisse n’est pas épargnée.

Crocodiles 2(illustration: Thomas Mathieu)

Certes, pour reprendre l’expression d’un politicien français au lendemain de l’affaire DSK du Sofitel, on pourrait arguer qu’il n’y a pas mort d’homme. La drague lourde – voire très lourde – en milieu urbain a toujours existé. Pourquoi s’en émouvoir maintenant, à grand renfort de campagnes de prévention, notamment en France, et de films en caméra cachée illustrant et dénonçant la problématique?

«Bien sûr, même si le terme de harcèlement de rue est récent, le phénomène, lui, ne l’est pas, souligne Marylène Lieber, sociologue à l’Université de Genève et spécialiste de la violence genrée dans l’espace public. Mais il a longtemps été banalisé, et il l’est encore trop souvent aujourd’hui.» Même son de cloche chez Anouchka Kuhni qui évoque même un certain fatalisme, de nombreuses femmes estimant que «les hommes sont ainsi, on ne les changera pas».

Ce qui était acceptable autrefois ne l’est plus aujourd’hui

Malgré tout, «le seuil de tolérance baisse», explique Coline de Senarclens, membre du comité de Slutwalk Suisse, ou marche des salopes, l’association luttant contre la culture du viol et la culpabilisation des femmes. «Ce qui était considéré comme normal il y a vingt, trente, quarante ans ne l’est plus aujourd’hui.» Et Marylène Lieber de renchérir:

« De nos jours, les jeunes filles sont élevées dans l’idée qu’elles sont les égales des hommes et qu’elles peuvent disposer librement de leur corps. Or, le harcèlement de rue va à l’encontre de cette nouvelle mentalité. D’où l’accentuation du ras-le-bol, des revendications.» »

Quant à la gravité des sifflements, remarques, gestes et autres abus, certes, elle n’équivaut peut-être pas à celle liée à un viol, mais «la situation peut facilement dégénérer, confirme Anouchka Kuhni. En soi, un commentaire sexiste ne prête pas à conséquence, mais il sera peut-être suivi d’une tentative d’attouchement, voire d’une agression.» Confirmation de Coline de Senarclens: «Tout cela contribue à créer un climat d’insécurité pour les femmes. Par ailleurs, le harcèlement les exclut de l’espace public: on leur fait comprendre qu’elles n’y sont pas à leur place – un problème également rencontré par la communauté LGBT (ndlr: lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) – ou alors que leur existence est conditionnée par le fait qu’elles plaisent ou non aux hommes.»

Chacune ses astuces pour passer inaperçue…

Crocodiles 3(illustration: Thomas Mathieu)

Egalement membre du comité de Slutwalk Suisse, Alicia Ségui évoque quant à elle les stratégies développées par les femmes pour limiter ce genre de situations. Comme éviter de rentrer trop tard le soir, modifier leur itinéraire, faire semblant de téléphoner, voire adopter une tenue vestimentaire passe-partout.

« Encore une fois, ce sont elles que l’on responsabilise. Comme si le fait de porter une minijupe ou même d’accepter de boire un verre leur ôtait ensuite le droit de dire non… D’autant qu’il n’est pas nécessaire d’être habillée sexy pour se faire aborder dans la rue.» »

Mais au fait, où s’arrête la drague et où commence le harcèlement? «La notion de consentement est essentielle, répond Marylène Lieber. Si la femme indique clairement qu’elle ne veut pas poursuivre l’interaction, qu’elle se montre gênée ou qu’elle ne donne pas des signes d’encouragement, l’homme devrait s’arrêter.»

De son côté, Alicia Ségui reconnaît que si l’entrée en matière est faite de manière respectueuse et laisse aux femmes la possibilité de rejeter l’interaction sans crainte, la frontière peut être difficile à définir: «Cela dépend du ressenti de la femme: dans une même situation, certaines apprécieront d’être remarquées quand d’autres n’aiment tout simplement pas être abordées.» Pour Coline de Senarclens enfin, la drague implique une certaine connivence. «Or, y a-t-il vraiment une possibilité de réciprocité lorsqu’un quinquagénaire aborde une adolescente de 17 ans?»

Une solution à trouver du côté de la prévention?

Pour lutter contre ce phénomène, Marylène Lieber préconise une éducation des jeunes contre le sexisme. Il existe aujourd’hui une réelle confusion sur la notion de consentement. Et les filles doivent comprendre qu’elles peuvent être valorisées autrement que par leur physique.» Pour Alicia Ségui, il est aussi important de s’atteler à la question des témoins:

« Les hommes doivent se désolidariser de ce type de comportements: s’ils assistent à une situation de harcèlement, il faudrait qu’ils interviennent, même s’il s’agit d’un de leurs copains.» »

Quant à Anouchka Kuhni, elle a pris part à une campagne de prévention contre le harcèlement dans les transports en commun menée par la section française d’Osez le féminisme, avec le soutien de la SNCF et de la RATP (ndlr: la régie des transports parisiens). Couronnée de succès, l’action a débouché sur une série de mesures concrètes, comme la possibilité d’envoyer un SMS d’alerte géolocalisé. «On pourrait envisager le même type de campagne en Suisse. S’attaquer à un problème ciblé comme celui-ci est un bon moyen d’engager la lutte contre le phénomène global du harcèlement de rue.»

Trouvés sur le web

Leur lutte contre le harcèlement de rue

Pour dénoncer ce fléau urbain, de nombreuses initiatives personnelles ont été lancées. Comme celle de ce jeune Toulousain dont le statut Facebook a recueilli plus de 100 000 likes en juin dernier. Débutant par ces quelques mots: «Demain je compte mettre un short pour aller au boulot», il y décline ses craintes d’être sifflé dans la rue, de se faire mettre la main aux fesses par «une vieille perverse dans le métro», ou de traverser tout seul le parc pour rentrer chez lui. Tout cela pour conclure: « Demain je mettrai un short pour aller au boulot et il ne m’arrivera rien parce que je suis un homme, tout simplement.» D’une redoutable efficacité!

Dans un autre registre, une élève de terminal a affiché dans les rues de sa ville, Nantes, toutes les remarques sexistes entendues le mois précédent. Enfin, le projet Crocodiles recense, sous forme de petites bandes dessinées, des témoignages de sexisme en tous genres. Les harceleurs y prennent le visage de ces redoutables carnivores…

L’organisation à but non lucratif Hollaback! vise à sensibiliser les populations et mettre un terme au harcèlement de rue. Ils ont filmé, en caméra caché, une femme vêtue de manière banale, qui se promène pendant dix heures dans les rues de New York:

Texte © Migros Magazine – Tania Araman »

Quelques remarques suite au vote par Amnesty International d’une résolution en faveur de la dépénalisation de la prostitution

En tant qu’association féministe abolitionniste, Osez le féminisme défend la dépénalisation des personnes prostituées (par exemple : abrogation du délit de racolage en France) et la pénalisation des clients de la prostitution et des proxénètes.

Nous défendons une position abolitionniste, car nous militons pour une sexualité égalitaire et libérée de toutes les violences, discriminations et injonctions, qu’elles soient morales, physiques, psychologiques ou économiques.

Nous considérons la prostitution comme une violence faite aux femmes et un outil de domination patriarcale sur les femmes. La prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde : c’est la plus ancienne forme d’oppression. La prostitution est une forme d’esclavage, de type sexuel. Victor Hugo le disait déjà en 1862 :

« On dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une erreur.
Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme,
et il s’appelle prostitution. »

Victor Hugo, Les Misérables, livre cinquième, chapitre XI

L’annonce du vote de cette résolution d’Amnesty International a scandalisé de nombreuses associations et personnalités féministes dans le monde entier. Le mouvement international des survivantes de la prostitution a été révolté par cette résolution. Des personnalités comme Meryl Streep, Kate Winslet, Emma Thompson, Lena Dunham, Taslima Nasreen ou l’ancien président américain Jimmy Carter ont élevé leur voix contre ce texte.

En votant cette résolution, Amnesty International va à l’encontre des droits humains des femmes. D’ailleurs, suite à ce vote, les féministes et défenseurs des droits humains des femmes quittent en masse l’organisation. De nombreuses sections nationales d’Amnesty ne partagent pas la vision exposée dans cette résolution adoptée par leur siège.

abolition

La Docteure Muriel Salmona (psychiatre-psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie) a écrit un article très intéressant suite au vote de cette résolution par Amnesty International : Prostitution – Amnesty International complice de l’exploitation sexuelle des femmes (1ère partie) ; Pour Amnesty International, la présence de traumatismes psychiques chez les personnes prostituées serait « un stéréotype » (2ème partie).

En tant que spécialiste en psychotraumatologie, Muriel Salmona est scandalisée par ce vote. Voici quelques extraits issus de cet article :

« Quel paradoxe pour une ONG, qui lutte pour les droits des personnes et contre la torture, de militer pour que les femmes les plus vulnérables soient exposées à des violences sexuelles qui font partie, avec la torture, des violences les plus traumatisantes ! »

« Or cette violence est à tel point traumatisante que seules des personnes ayant déjà subi des violences surtout sexuelles, notamment dans l’enfance, et présentant un état de dissociation traumatique, peuvent la « supporter » parce qu’elles sont anesthésiées physiquement et émotionnellement, et « formatées » à « supporter » le pire sans avoir le droit de se plaindre, ni de se défendre depuis leur enfance. »

« Le monde que nous propose Amnesty International, et reflété dans cette résolution, est un monde injuste où les hommes pourront tranquillement continuer à dominer et à consommer des femmes vulnérables pour leur plaisir, à leur faire violence en toute tranquillité et impunité, sans avoir à en supporter l’impact émotionnel et physique vécu par leurs victimes.

Amnesty trahit les droits des femmes et des personnes les plus vulnérables, et elle choisit son camp : celui de la marchandisation du sexe, des clients prostitueurs et des proxénètes ! »

Dans une tribune publiée le 8 août dernier dans Libération, Osez le féminisme s’est associée aux FEMEN et à d’autres associations et personnalités féministes abolitionnistes pour dénoncer la résolution d’Amnesty International : Contre le choix pro-prostitution d’Amnesty International.